
Rollerman, la glisse pour art
« Je ne suis pas un adrénaline junkie. Je recherche la perfection du geste, l’esthétique. » Jean-Yves Blondeau démystifie les préjugés qu’on aurait en le voyant dévaler les routes dans sa tenue futuriste.
Sa pratique est un art. « Un art qui communique plutôt qu’un art plastique », précisera-t-il. Un art qui a chambardé le monde de la glisse. Tant et si bien que, même dans sa galaxie, il est encore un ovni. « Je suis un alien, quelqu’un venu de l’espace, qui bouscule tout. Les sports extrêmes sont à la frange du sport. Je suis à la frange de la frange. Parfois, c’est un peu dur parce que je ne me sens pas intégré. »
Les révolutions, c’est de famille. Dans le Jura, son père élaborait ses propres skis. Pas besoin de creuser plus loin pour trouver les racines, innées, d’un bricoleur amoureux de la glisse. Partie en Savoie, la famille a fait ses propres skateboards et rollers. Avant que la mode s’importe des États-Unis. « Un de mes frangins me disait toujours que, quand on n’a pas le matériel, il faut le fabriquer soi-même », confie le petit dernier d’une fratrie de sept précurseurs, qui déboulaient les escaliers de la maison familiale à Albens.
Ses frères, d’ailleurs, sont passés à la moto. Lui est resté scotché à ses roulettes.
Au lycée Monge, en construction mécanique, il laissait ses patins fait maison dans son casier. Le soir venu, Chambéry se transformait en terrain de jeu grandeur nature. Passionné de sport, il était aussi artiste. Après un BTS de design, il a pu rentrer dans la prestigieuse Ecole Nationale Supérieure des Arts Appliqués et des Métiers d'Art (ENSAAMA) Olivier de Serres de Paris. Son projet d’admission, évidemment, revisitait les rollers. De fond en comble.
Et c’est au bout de son diplôme qu’il a abouti à son rêve. Il voulait d’abord faire un ‘surf de route’, engin motorisé sur lequel on se tiendrait debout. Il est tombé face à un mur. Pour le jury, le manque de sécurité rimait avec un non catégorique. L’Aixois a dû rebondir sur un autre concept. « Je voulais travailler avec le corps humain. Faire ressentir la sensation d’équilibre et de locomotion. »
Il a passé des heures, des jours dans les bibliothèques. Il a essayé de comprendre les perceptions de l’espace, de l’équilibre qu’ont artistes, sportifs ou gens du cirque. Et a touché au but, cette fois-ci, en voulant rouler dans tous les sens, donner une dimension plus grande à l’humain. Il l’a « greffé d’un appendice », doté d’une armure. Recouverte de roulettes, bien sûr. Et à coup de système D, de ‘fais-y toi-même’ – il a trouvé un casque dans un marché aux puces, des roues sur une poussette, il a créé son personnage, conçu son premier Buggy Rollin. Un jour de 1994.
Buggy-Rollin, le succès mondial d’une invention local Son armure à roulettes avait conquis un jury rêveur et impressionné, au point de l’inciter à déposer un brevet. Jean-Yves Blondeau l’a fait en 1995. Ça lui ouvert la porte du monde des inventeurs. Des publicitaires. Et du cinéma.
Tout ne s’est pas fait en un jour, évidemment. Industriels français, italiens, autrichiens et américains n’ont jamais fait suivre son dossier. Il a fallu que ses talents artistiques lui servent à faire un peu d’auto-promo.
Une vidéo est tombée dans les mains de Canal+. La chaîne cryptée est venue en tourner une dans les rues de la cité des Ducs. Le déclic. « Après ça, j’ai fait le tour d’Europe des télévisions et magazines, et je suis allé pour la première fois à Tokyo », se rappelle Rollerman.
Loin de se décrire business man, il a vécu grâce aux médias. À la gentillesse hors-pair, il n’a jamais fait dans l’excès : il a été chauffeur de taxi en Allemagne et même escroqué en 2009.
En 2003, une télévision coréenne l’a croisé sur des championnats du Monde de descente. À leur tour épaté par le Buggy-Rollin, ils sont revenus faire cinq jours de tournage d’une émission diffusée à heure de grande écoute en Asie. Loin de faire pschitt, le reportage lui a permis de surfer davantage sur son image. Exploitée pour une publicité… coréenne ou un film… hollywoodien : Yes Man, avec Jim Carrey. « C’était mon cadeau de Noël. Pour les armures, j’ai mis du matériel que je n’avais jamais pu acheter avant », rigole l’Aixois, qui a conçu quatre Buggy-Rollin pour le long métrage. Et fin 2012, il devrait encore être à l’écran. Le secret du film, par contre, n’est pas levé.
[REPÈRES]
Roller Man en chiffres 5 462 686 vues sur la chaîne YouTube de Buggy Rollin
3500 € le coût estimé d’une armure, qui prend 2 mois, en moyenne, à être fabriquée
116 km/h le record de vitesse en descente au Mont Ventoux, avec une armure comportant 26 roues 20 versions achevées au jour d’aujourd’hui
9 pistes différentes de bobsleigh descendues, un record à roulettes |